CHUCHOTEMENTS CELLULAIRES: UNE ODE À L’ÉROTISME
Recherche-création | Master EUR ArTeC - PARIS  2024 - 2026 Projet de recherche • Œuvres - Extraits d’essais littéraires • Exposition – Nuit Blanche Paris • Soutenance de master /performance  
Devant vous se trouve un être humain. Moi.
Les êtres humains sont des animaux mammifères, bipèdes, qui se distinguent des autres animaux par leur télencéphale hautement développé, un pouce opposable et, surtout, parce qu’ils sont des êtres discontinus. La discontinuité est la condition dans laquelle chaque être humain naît isolé, enfermé dans la solitude d’une conscience intransmissible et irrémédiablement condamné à la mort. Le télencéphale hautement développé permet aux êtres humains d’avoir conscience de cette solitude. Cette conscience provoque une profonde perturbation que les êtres humains tentent d’atténuer par une pulsion qui cherche la fusion, la suspension des limites individuelles et le retour à une unité perdue. À cette pulsion de recherche de continuité, on donne le nom d’Érotisme.

L’érotisme se distingue de la simple reproduction biologique. La reproduction biologique est un processus organique de multiplication de cellules qui vise la perpétuation de l’être pour reproduire son espèce. L’érotisme, bien qu’il utilise ces mêmes corps, se détache de cette finalité utilitaire de reproduction. Mais c’est parce qu’ils ont été reproduits qu’ils érotisent. Le sens fondamental de la reproduction est la clé de l’érotisme. Les êtres qui se reproduisent sont distincts les uns des autres et les êtres reproduits sont distincts entre eux, comme ils sont distincts de ceux dont ils proviennent. Chaque être est distinct de tous les autres. Il naît seul. Il meurt seul. Entre un être et un autre, il y a un abîme. Une discontinuité. Cet abîme se situe, par exemple, entre vous qui m’écoutez et moi qui vous parle. Nous essayons de communiquer, mais aucune communication ne pourra supprimer cette première différence. Si je meurs, ce n’est pas vous qui mourez. Nous sommes, vous et moi, des êtres discontinus. Et cet abîme, cet abîme est la mort. La tentative de traverser cet abîme porte le nom d’Érotisme.

Pour étudier le mécanisme de cette pulsion, l’être humain qui vous parle, mammifère, bipède, doté d’un télencéphale hautement développé, d’un pouce opposable et, fondamentalement, d’un être discontinu, a décidé de déplacer l’érotisme de ses scénarios traditionnels. L’objectif est d’atteindre le plan le plus matériel possible du désir, en l’entremêlant avec la science biologique, et en regardant vers l’unité fondamentale de la vie : la cellule. Les cellules sont les unités structurales et fonctionnelles des êtres vivants. Des êtres vivants comme les humains, ces êtres qui parlent, qui sont mammifères, bipèdes, qui possèdent un télencéphale hautement développé, un pouce opposable et qui, fondamentalement, érotisent. Les cellules ont des membranes qui délimitent leur intérieur du milieu extérieur. Quand une cellule atteint un état de saturation, appelé aussi pléthore, elle subit une crise séparatrice : elle se divise. En se divisant, ce qui était une unité continue devient deux existences discontinues.

Il existe donc une mémoire matérielle, une sorte de nostalgie cellulaire du moment exact qui précède la séparation. La matière vivante et les corps sont aussi traversés par des normes, des interdictions et des régulations sociales, décrites par des penseurs comme Michel Foucault dans ses analyses sur le contrôle biopolitique du corps et de la sexualité par l’État et par la science.  C’est justement dans la transgression de ces limites imposées par la culture que l’érotisme se manifeste avec le plus d’intensité. Là où la norme est défiée, le désir pulse. Ce que les expérimentations de ce travail — intitulé Chuchotements Cellulaires (Sussurros Celulares) — proposent n’est pas une réponse définitive sur le désir, mais un jeu imaginaire. Un jeu où la science devient fiction et la biologie devient poésie pour chercher à comprendre pourquoi nous, êtres fermés et discontinus, insistons pour chercher la fusion à tout prix. Dieu, ou les forces régulatrices du marché et de la technique, semblent indifférents au flux absurde de la vie organique. La biologie isolée est un mécanisme muet et sans sens. C’est seulement à travers la couche du sens — de l’érotisme, de l’art, du langage et du mythe — que l’être humain parvient à projeter un sens sur ce vide biologique, transformant la discontinuité de la chair en une célébration de la vie jusqu’à la limite de la mort.



La croisée de l’art, de la philosophie et des sciences, érigeant l’érotisme en boussole, cette recherche-création s’ancre dans une attention portée au corps, au désir et à ce qui circule entre les deux sans se laisser fixer. Cette force ambivalente, à la fois intime et universelle, qui entre vie, mort et reproduction, s’engage des formes de présence instables, des intensités et des passages où se mêlent le réel et le fantasme, le biologique et le symbolique, l’expérience vécue et à sa représentation. La science se rapproche comme un voyeur, scrutant le corps dans l’invisible de la cellule, dans l’intimité des connexions chimiques et cellulaires. Un regard qui pénètre là où les limites semblent se dissoudre veritablement, où le vivant se reconfigure à une échelle imperceptible, comme si ce qui existe ne cessait jamais de ne pas exister.



    Cet une immersion dans la nature énigmatique de l’érotisme, envisagé non comme une affaire de corps massifs, mais comme un phénomène se déployant dans l’intervalle subtil entre biologie moléculaire et vertige métaphysique. Loin des définitions conventionnelles, l’enquête explore l’érotisme dans sa dimension la plus imperceptible : l’échelle microscopique et cellulaire,  où les rencontres invisibles et l’imaginaire permettent une forme de fusion sans limites. Là où les biotechnologies contemporaines et le Bioart redéfinissent les limites de la vie. Il s'agit de traquer cette « petite mort » non plus seulement dans l'extase, mais dans le flux des signaux neuronaux et les manipulations cellulaires.  La recherche s’articule autour d’un dialogue interdisciplinaire où la généalogie d’Éros — des mythes antiques à la shunga japonaise et aux ruptures surréalistes — rencontre la technoscience. Le travail confronte la tension entre Éros et Agapé aux théories de la transgression de Georges Bataille et à la pulsion de mort freudienne.  Le corps y apparaît comme un territoire d'intervention permanent, une surface d'érotisme où l’organique se mêle à l’artificiel pour « penser l’impossible ».  Sur le plan metodoloque, le projet se déploie à travers une série d’expérimentations qui fonctionnent comme un « miroir inversé » de la théorie.  Le projet aboutit à une réflexion poétique sur la vie elle-même — ce qui se répète, se plie et se multiplie — invitant le spectateur à percevoir la frontière ténue entre l’être vivant et l’être désirant.


Œuvres 

Eros sculpture 3D 

Proposition artistique visant à condenser différentes représentations mythologiques d’Éros — du chaos primordial à l’œuf cosmique orphique — en un objet physique. Conçue comme une sculpture microscopique imprimée en 3D ( 130 µm, 1mm, 5 mm), l’œuvre établit un dialogue entre mythologie ancienne et technoscience contemporaine. À partir de une  technologie avancée appelée nanoimpression 3D par polymérisation à deux photons. Cette technologie utilise des lasers de haute précision pour sculpter des matériaux à l’échelle microscopique, un territoire invisible à l’œil nu.

Grâce à ce dispositif technique, des micro-statues ont été sculptées qui représentent l’étreinte intime, la friction et le désir de fusion. Sans l’aide du microscope — un instrument optique conçu pour agrandir les images d’objets minuscules —, ces formes et ces discussions n’auraient tout simplement pas d’existence pour le télencéphale humain. Le microscope, ici, cesse d’être seulement un instrument de laboratoire pour devenir un constructeur de récits et un outil de transgression esthétique. Il révèle l’intime de la matière.




Chuchotements Cellulaires

Vidéoinstallation qui explore la « vie intérieure » d’organismes fictifs et les intersections entre érotisme et reproduction, en s’inspirant notamment des avancées scientifiques récentes, telles que la création de modèles embryonnaires humains à partir de cellules souches, sans recours aux gamètes.


Donne-nous aujourd’hui notre chair de chaque jour

Texte en prose décrivant la rencontre érotique à travers une approche strictement biologique et biochimique. L’œuvre détaille les réactions du corps — de la réfraction de la lumière dans le cristallin aux décharges de dopamine et d’ocytocine — transformant l’acte sexuel en un « mantra biomécanique » et en une « petite mort » célébrée par l’espèce.


[...]Sont-ce des miroirs ou des frontières ? Les surfaces chaudes se heurtent, les membranes échangent des secrets, les récepteurs tactiles envoient des signaux via les nerfs pudendaux et ilio-inguinaux, remontant jusqu’à la moelle épinière et au thalamus, où le cortex somatosensoriel cartographie chaque friction. Le rythme s’accélère. L’enchaînement est mécanique. Les contractions musculaires rythmées, propulsées par l’ATP hydrolysé en myosine et actine, transforment les hanches en leviers biomécaniques. Toujours plus, exige le système nerveux autonome, mêlant plaisir et douleur, comme si le seuil nociceptif faisait partie du protocole évolutif. Un cri. À chaque nouvel frottement, le corps entier réapprend le geste primordial. [...]



L’Ère de Morgane

Scénario d’entretien fictif relatant l’histoire de Morgane, première femme à se reproduire par parthénogenèse (sans fécondation masculine). Cette œuvre interroge les limites de la biologie humaine, ainsi que les notions d’identité et de maternité face à une extension génétique de soi — une « copie » dotée pourtant d’une subjectivité propre.

[...] La science est témoin d’un événement sans précédent : la première femme à se reproduire par parthénogenèse, défiant toutes les lois connues de la biologie humaine. Morgane, 22 ans, est la première femme, le premier être de notre espèce, à avoir prouvé qu’elle a pu engendrer un enfant sans la nécessité de fécondation. Ce phénomène se produit chez certains types d’animaux, comme certains reptiles, insectes et poissons, mais jamais chez les mammifères. Les scientifiques, ainsi que la population, sont au bord de l’étonnement et de la curiosité. S’agirait-il d’une nouvelle Vierge Marie ?

Journaliste : 

Morgane, vous êtes la première femme de l’histoire de l’humanité à vous reproduire par parthénogenèse. Allons droit au but : comment avez-vous réagi en apprenant que vous aviez conçu sans intervention masculine ? 

Morgane : 

C’était… comme si je me réveillais dans une réalité [...]


Où commence la vie ?

Réflexion poétique sur la multiplicité des formes du vivant et sur l’étrangeté de l’existence. Le texte évoque notamment le trouble de sentir un corps croître à l’intérieur d’un autre, tout en questionnant l’incapacité culturelle à concevoir la vie comme pur instinct, affranchi des catégories et des noms.

[...] Ma question est de savoir ce qu'est la vie. Ce qui se répète, se refait, s'étend, se plie, se tient. La vie qui crée la vie. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pour continuer ?  A quoi bon continuer ? C'est incroyable. Oui, c'est vrai. La vie crée pour continuer à étonner. Qu'est-ce que la vie et sa reproduction pour rester en vie ? La vie. La vie m'étonne. La vie est un effroi.  La vie qui s'étire. La vie qui se multiplie. La vie qui est, qui disparaît. Et moi, je suis un de ces êtres qui marchent à la surface de la terre. Ici, seulement ici, j'existe. Je vis. J'ai ma forme. Ma peau, mes os, mes organes. J'ai mon intérieur, ce trou plein d'échos. Parlons de la vie. Pas de la mort.  [...]

Le Fil de l’Imaginaire

Expérimentation collective reposant sur un questionnaire anonyme distribué à la suite de la performance Monde Flottant. Ce dispositif visait à recueillir les perceptions, sensibilités et interrogations autour de l’érotisme, un sujet encore difficile à aborder dans le cadre académique.

Pour vous le désir l’érotique naissent-il d’un manque ou d’un excès ? (Le désir érotique apparaît-il comme une tentative de combler une absence, un vide? Ou naît-il au contraire d’un débordement, d’une intensité qui cherche à s’exprimer ?

- Les deux je rêve de ce qui le manque, je fantasmé sur ce que je n ai pas, j imagine des choses différentes avec mon partenaire . Les causes sont multiples -Débordement

-Il n'a jamais de manque ou d'excès. Il n'y a que de la création. L'idée de manque est psychanalytique.

-Des deux, dans un mouvement constant, un balancement perpétuel entre le vide et le plein, l’excessif.

-J'ai l'impression que l'érotisme est plutôt un mode d'interaction qu'un résultat aboutit

-Je pense que cela peut être originaire des deux, selon les situations, les personnalités, ce serait normatif de le catégoriser dans une case plus que l’autre.

-Je crois que ce n’est ni l’un ni l’autre ? En tout cas pour ma part j’en ressens quand je suis en paix avec moi même, quand je me sens plus ou moins complet•e le désir de l’erotisme vmcomme j’ai pu le ressentir dans certaines relation venait d’un manque. D’un manque de communication ou d’écoute et donc une envie de plaire, d’être vue, d’être plus désirée en retour. S’il y a un débordement, je ne l’exprime pas personnellement par de l’erotisme

- le désir érotique relève de la création, de donner naissance à quelque chose - donc plutôt du besoin de faire exister quelque chose je dirais que cela s'inscrit dans une recherche donc plutôt dans une absence qui cherche à se combler, ou le fait de se créer une absence via un objet de désir"

-Pour moi le désir érotique vient d'un manque, d'un vide.

-Pour cette question, je m'abstiens de répondre. Je ne sais pas du tout.

-C’est peut être un ou l’autre

-oui, souvent.



Désir de Désir

Essai visuel et textuel définissant l’érotisme comme un « monde flottant », situé entre le corps et la fantaisie. L’œuvre explore un espace de transgression et de fusion, où le « moi » se dissout dans l’« autre », abandonnant les frontières individuelles au profit d’une continuité recherchée.
 
[...] Les désirs de vie de la vie. Le désir qui fait que tout soit.

Dans ce monde, les choses et les êtres gagnent un sens singulier, presque magique. Ce qui a déjà existé se mêle à ce qui n’a jamais été et à ce qui sera encore, là où le possible et l’impossible se rencontrent, où le désir ne connaît pas de limites et où le réel et l’imaginaire se confondent. Ainsi, sont célébrés tous les êtres qui n’ont jamais été ce que nous appelons « moi », mais qui peuvent habiter l’espace que nous concevons comme tel. Le territoire où la fusion n’annule pas l’autre, mais le transforme — où le mélange n’est pas destruction, mais puissance. Ou peut-être est-ce exactement le contraire : où la fusion est la dissolution, l’annulation de soi dans l’autre, ou de l’autre en soi, l’abandon des frontières qui définissent l’un et l’autre. Un espace où deux peuvent devenir un au prix de leur propre individualité, où l’abandon est si profond qu’il n’y a plus de retour. Ou un espace où deux fantasment de devenir un, sans perdre leur propre identité, où l’union invisible peut tout simplement se dissoudre sans laisser de traces. Où un peut aussi devenir deux, peut-être. [...]




AFFIRMATION DE LA VIE JUSQUE DANS LA MORT

Narration décrivant un état liminal entre sommeil et veille, pendant une performance.


[...]  sons de tous les côtés. Des choses en bas, des choses en haut, un chevauchement qui ne respecte pas les directions. Penser à la mort : impossible. Cela ne tient pas dans la pensée. C’est une idée qui passe, jamais elle ne reste. Je veux être ici. Juste ça. Ne pas bouger. Observer ma propre pensée. Écouter la musique qui surgit sans origine, qui entre dans le corps, change quelque chose dans la respiration. Le monde extérieur disparaît. Comme quand on est amoureux et que tous les sens se tournent vers le corps, vers l’intérieur. Rien à l’extérieur n’a d’importance. Le cœur s’accélère, comme celui qui descend vite les escaliers. Le sol est froid. La chair appuie contre lui, absorbe le froid, rend une chaleur. J’ai de la fièvre. [...]

 


  Il existe comme s'il n’existait 



Exposition et performances organisées par les étudiant·es du Master ArTeC de l’Université Paris 8 et des artistes occupant·es de Césure

Une exposition collective et multidisciplinaire qui réunit pour la première fois nos travaux d’artistes-chercheur·euses.
Nées de perceptions, méthodes, pratiques variées, allant du théâtre au Web, nos installations et performances sont les fruits de deux années de recherche au sein du master ArTeC. Elles proposent de questionner les chemins habituels, d’entremêler nos manières de vivre, d’habiter, de penser, sur le Grand Plateau de Césure réinventé comme une toile où se retrouver et se perdre.












SOUTENANCE

L’érotisme est un monde flottant où le réel et l’imaginaire fusionnent, et où le désir ignore les limites. La science s’y fait "voyeur" discret : elle descend jusqu’à l’intimité invisible des cellules, mais sans écouter les chuchotements de cette force qui, obstinément, reconfigure le vivant là où les limites se dissolvent veritablement.